Le temps, précieux outil pour prévenir les conflits dans les familles confinées

Salut chers matelots,

A plus de trois semaines de confinement, je vous propose une escale pour prendre votre température. Comment allez-vous ? Trouvez-vous le temps long ? Court ? Si tout le monde s’accorde sur le temps objectif indiqué par une horloge (notre dernière escale a eu lieu il y a 16 jours), le temps subjectif désigne, lui, la façon dont chacun perçoit ces unités de mesure (aussi appelé « temps psychologique »).

Regardez dans le rétroviseur du navire : qu’avez-vous mis en place ? Comment ça se passe ? Si l’humour de l’image ci-dessous vous parle, alors ce billet est pour vous 😊

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Nous l’avons vu dans le précédent billet, improviser ne s’improvise pas. Si l’entrainement est une manière de se préparer à faire face à des situations imprévisibles, je suis prête à parier qu’un confinement en famille ne figure pas parmi vos expériences passées… à moins d’être sous-marinier ?… et encore, pas certaine que des sous-mariniers aient déjà été confinés seuls ou avec leur famille, pour une durée indéterminée…?

La 1ère bonne nouvelle, c’est qu’en gestion de crise comme en improvisation, il n’y a pas que l’expérience qui aide à traverser les turbulences de l’imprévu. Il y a d’autres leviers, que vous actionnez probablement sans forcément vous en rendre compte. La 2e bonne nouvelle, c’est que ces leviers sont autant de ressources inépuisables, rechargeables et qui ne dépendent que de vous 😊

Parmi ces cartes à jouer, nous aurons sans doute l’occasion d’évoquer la responsabilité ou la confiance dans d’autres billets, mais aujourd’hui, pour prévenir le stress et les conflits dans un contexte inédit de confinement en famille, je voudrais vous parler de l’importance de prendre le temps de créer et faire évoluer un cadre négocié d’échanges

 

Prendre du temps pour en gagner

En situation de crise, nous avons la tête dans le guidon, les mains dans le cambouis. Jusqu’à un certain seuil et sur une durée limitée, le stress est moteur, stimulant. Pas de temps à perdre, déjà que nous en manquons. Il faut aller vite…

Adrien se rend illico à la fourrière récupérer son véhicule pour ne pas se prendre une amende trop élevée et arriver à temps au spectacle de son fils. Il n’a « pas de temps à perdre » ! Après 30 minutes de taxi, il arrive à la fourrière et débourse les frais d’enlèvement, majoré de la garde journalière, tout juste enclenchée. Il n’arrivera pas à l’heure au spectacle de son fils, qui se déroulait dans le village où il s’est fait enlever sa voiture. D’autres parents habitent près de la fourrière et auraient pu l’y conduire après le spectacle. 

Effectivement, Adrien n’a pas « perdu » de temps. Parce que ça n’aurait pas été du temps perdu… mais bien du temps PRIS, pour se renseigner sur les horaires et tarifs de la fourrière, sur le lieu du spectacle de son fils, etc. Et c’est là toute la nuance.

Et vous, vous arrive-t-il de décider de ne pas risquer de perdre du temps et ainsi de ne pas vous donner la chance d’en gagner ?

A défaut de pouvoir « gérer » le temps dans notre confinement en famille, je vous invite à prendre du temps pour construire et réguler une organisation familiale qui vous permette de traverser cette période particulière en toute sérénité.

Avant une traversée, les navigateurs prennent le temps de fixer un cap, de découper la traversée en étapes, de s’entraîner, de vérifier leur matériel, etc. Des randonneurs vont viser un sommet, étudier les cartes, repérer des refuges, faire leurs provisions. En entreprise, le management construit des objectifs et prévoit tout un plan d’actions pour y parvenir.

« Ok », allez-vous me dire, « c’est facile d’anticiper et de structurer le temps à venir pour progresser vers un objectif, mais que préparer lorsque nous ne savons pas où nous allons, ni pour combien de temps nous en avons ? »

 

Construire le cadre d’une toile inconnue

Entre s’organiser pour atteindre un but précis et construire les règles du jeu dans l’incertitude d’un confinement en famille, la différence réside dans la dose d’imprévu. Que le curseur soit à une extrémité ou à une autre, il n’est de toute façon pas possible de  tout anticiper, il y a toujours une part d’imprévisibilité.

Les 2 approches du temps nous ouvrent une piste…

L’approche occidentale consiste en une attitude volontariste à se fixer des objectifs et de travailler pour les atteindre. Cette approche est issue d’une longue tradition (Aristote, Taylor, les protestants, Max Weber). Ne rien faire, c’est paresser donc gâcher un temps précieux qui pourrait être utilisé à produire et agir.

Le « che », l’approche chinoise du temps se base sur la patience, sur la capacité à savoir attendre le bon moment, ne pas s’obstiner à réaliser ce qui va contre le flot naturel des choses, sur le lâcher-prise (cf. l’article « Gestion de crise: faire avec plutôt que contre »). Être à l’écoute du « che » amène une certaine jubilation puisque, ayant étudié soigneusement les facteurs favorables, et avec un minimum d’effort, nous pouvons considérablement changer le cours des choses.

Une solution est de combiner ces deux approches : on choisit ses projets qu’on planifie à « l’occidentale » mais on adapte ses objectifs en fonction des événements et on tire parti des opportunités « à l’orientale ».

Plus la part d’imprévisible est grande, plus il est important de prévoir au mieux « comment » l’accueillir. La fabuleuse science de l’imprévu qu’est l’improvisation théâtrale nous en offre un enseignement… 

Le cadre, cette contrainte paradoxalement sécurisantecadre

« Les règles peuvent être vécues comme des contraintes, car elles posent des interdits. En même temps, ce sont aussi elles qui nous permettent la liberté, car elles délimitent un espace dans lequel nous pouvons évoluer librement, sans interférer ou entrer en conflit avec les autres.» (Salzer).

En impro, le cœur du cercle représente l’histoire qui se créé. C’est le « quoi » de la scène d’improvisation, le processus créatif. Le cercle est ce qui entoure l’histoire, le « comment » : le choix de mise en scène, le choix de jeu de la scène, la catégorie (consigne, règle du jeu sur la manière de jouer). Le travail de tous les joueurs est de protéger le cercle, le maintenir, c’est-à-dire de définir le cadre dans lequel nous pouvons évoluer, en toute sécurité, expliciter les règles du jeu, le mode d’emploi de la scène, s’assurer qu’il reste un cercle entourant l’histoire, reformer le cercle lorsqu’il a trop bougé.

Dans notre famille confinée, le cœur du cercle est le « quoi »: vivre le confinement le plus sereinement possible. Le cercle est le « comment » : l’auto-organisation de la famille, à savoir la structuration du temps et des échanges, et leur régulation.

 

Réunir les besoins pour constituer le cercle

A défaut de pouvoir contrôler le processus, il est d’autant plus important de prendre le temps d’anticiper au mieux ce sur quoi nous avons la main, à savoir nos besoins, individuels et collectifs.

Il me semble plus pertinent d’y réfléchir individuellement dans un premier temps, de tenter de les traduire en temps et/ou en fréquence, puis de partager cela en famille dans un second temps, notamment pour ne pas influencer les besoins de l’autre. Il est bien entendu de la responsabilité des parents de connaitre et de satisfaire les besoins des plus petits. Toutefois, partager ce moment en famille peut être l’occasion d’une authentique expérience d’empathie : apprendre à exprimer ses besoins, écouter et comprendre ceux des autres, etc.

Besoins famille 2

Focus sur les besoins d’un enfant, pour l’aider à se situer dans le temps…

Etes-vous déjà parvenu à répondre à cette question d’un enfant de 5 ans : « Qu’est-ce que le temps ? » ?

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Si les enfants savent mieux que nous vivre dans le présent, ils n’en ont pas moins besoin de visualiser le futur proche pour se repérer dans le temps. A l’école, les enseignants présentent le programme de la journée aux enfants sur un tableau. Visualiser sur un semainier à la maison les activités à venir rassure les plus jeunes. Les enfants de parents séparés comprennent mieux le temps partagé à l’aide d’un calendrier, etc.

Un semblant d’organisation contribuera à les rassurer pendant ce confinement, d’autant plus s’il est ponctué de temps visant à satisfaire leurs besoins : repas en famille, temps libre pour jouer, activité arts plastiques avec maman, gym avec papa, appel d’un copain, etc.

A la question « quand finira le confinement ? », vous pouvez leur répondre par une autre question « qu’est-ce que tu seras content(e) de retrouver / découvrir après le confinement ? ». Cela leur permet de visualiser un après-confinement plaisant et pourquoi pas, les mobiliser vers cette destination imaginée ? En fonction de leur âge et de leurs besoins, en faire un projet : organiser un goûter avec les meilleurs copains, imaginer un spectacle de danse pour les grands-parents, etc.

La confection d’un masque, d’un panier de Pâques, d’une recette, etc. peut être présentée comme un projet confié à l’enfant, qui lui apprend à structurer le temps : imaginer un design, identifier les matériaux nécessaires, les étapes pour y parvenir, les réaliser, etc. 😊

Revenons-en aux besoins de la famille, maintenant que vous les avez identifiés…

 

Comment faire rentrer un carré dans un rond ?  

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Après ce beau moment de partage en famille, qui vous a sans doute permis d’apprendre à mieux vous connaitre les uns les autres… vient le temps de faire rentrer tous ces besoins  sur un semainier, à colonne unique. Dans les familles avec des membres dépendants (enfants scolarisés, personnes âgées, malades ou handicapées), cette étape devient vite un casse-tête. Faire l’école à un enfant au collège, qui a besoin de mon ordi, d’un enfant en primaire et d’un autre en maternelle, tout en télé-travaillant… ? Ah et en préparant le repas, en sortant le linge et en passant la serpillière…

Cela peut paraître impossible. Si vous avez déjà pris le temps de faire cet exercice, cela vous aura au moins permis de prendre conscience de l’équation, ce qui est déjà un bon chemin parcouru ! Si ce n’est pas le cas, il est encore temps de le faire pour la suite 😊 Dans les deux cas, c’est bien de prévoir, de s’organiser en théorie, mais le plus important est sans doute ce qui arrive juste après.

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Cumuler les besoins de chacun dans un espace-temps ramené à l’unité contraint à faire des choix, à renoncer, à faire des compromis et entorses à certains principes (enfants davantage livrés à eux-mêmes, Visio autorisée pendant les repas, réduction du temps de travail, etc.). Pour se mettre d’accord sur une organisation collective qui permette à chacun et à tous de s’y retrouver, le temps de partage et d’écoute est ici primordial. 

Eh oui, pour faire rentrer ce carré (tous les besoins) dans un rond (le semainier à case unique), pas d’autre choix que d’arrondir les angles. 😉

 

Expérimenter et réguler

Ça ne marchera sûrement pas du premier coup. Il faudra limer, essayer, limer un peu plus à un endroit, réessayer…

Rien n’est figé. L’organisation négociée en famille sert de feuille de route jusqu’à la prochaine escale, au cours de laquelle tout peut être revu et ajusté. La famille expérimente le fonctionnement qu’elle a tâtonné, au gré de la navigation qu’elle découvre au jour le jour. Plus vous naviguez à vue, plus ces escales gagnent à être rapprochées.

Ces escales sont des moments de partage programmés, où chacun peut dire comment il se sent, comment il vit cette organisation, que celle-ci puisse être évaluée, ajustée. Les jauges de satisfaction des besoins ne seront sans doute pas toutes remplies, mais l’essentiel est qu’elles soient régulièrement vérifiées.

Ces temps d’échanges, qui peuvent tout à fait avoir lieu par temps calme sur la terre ferme, sont nécessaires pour réguler vos temps individuels et familiaux, plus encore à bord de ce navire. En confinement, les besoins sont plus aléatoirement satisfaits, ce qui accroît la frustration et rend plus difficile la régulation des émotions.

En outre, la circulation de l’information est quasiment exclusivement intra-familiale. Comme nous avons besoin d’oxygène pour respirer, la réduction des interactions sociales avec l’extérieur du système famille peut amener celui-ci à se sur-adapter, au risque d’imploser.cadre cercle

D’où l’importance : 

  • de faire ces escales familiales régulièrement, pour faire circuler au maximum l’information entre vous. Pourquoi ne pas en profiter pour instaurer un rituel « cercles de famille » avec bâton de parole, qui aurait vocation à continuer après le confinement ?
  • d’avoir des temps pour soi, pour se recharger de l’intérieur (faire le vide), mais aussi de l’extérieur, pour apporter de l’air nouveau à partager avec la famille, dans le couple.
  • de savoir mettre sa fierté de côté et solliciter, si besoin, une aide extérieure. Hors confinement, de nombreux professionnels aident les familles et les couples en difficulté à faire ces escales (médiateurs familiaux et conjugaux, thérapeutes, psychologues, etc.). En plus de ces accompagnements maintenus à distance, de nombreux numéros d’écoute en ligne gratuits se sont mis en place, profitez-en !

Si cet article est centré sur le cas de familles confinées, ce temps à prendre pour gagner en qualité de relation – et de vie – vaut pour tout système humain, à commencer par l’individu et l’entreprise.

Attention cependant, prendre le temps de communiquer est certes primordial pour prévenir les conflits comme pour les dépasser, mais ce n’est pas suffisant. Il y a surtout ce que nous en faisons !

En attendant la prochaine escale, prenez bien soin de vous, des vôtres, et de votre temps.

 

PS : N’hésitez pas à réagir dans les commentaires 🙂

 

Sources d’inspiration pour ce billet :

  • DELIVRE François, Les quatre visages du temps, InterEditions, 2014.
  • LEVISTE N., Improvisation théâtrale, La fabuleuse science de l’imprévu, L’Harmattan, Paris, 2018.
  • SALZER Jacques, in préface de Tixier G., Le théâtre-forum, Apprendre à réguler les conflits, Chronique Sociale, 2010.

Publié par Roxane JARRY

Médiatrice - Formatrice - Coach RH

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